La BERD en Afrique, entre modèle bancaire et opportunités pour les experts

Twitter
LinkedIn
Facebook

Née en 1991 pour accompagner la transition des pays d’Europe centrale et orientale vers l’économie de marché, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) répond à un mandat singulier parmi les institutions financières internationales : elle ne peut intervenir que dans des pays engagés envers les principes de la démocratie pluraliste, conjuguant ainsi financement du secteur privé et dialogue politique. Détenue (capital et pouvoir de décision partagés) par 77 États ainsi que par l’Union européenne et la Banque européenne d’investissement, elle s’est imposée en trente ans comme un acteur clé du financement de la transition économique.

Ce mandat s’est élargi progressivement au-delà de l’Europe de l’Est : dès 2012, la BERD étend son action à la Méditerranée du Sud et de l’Est, où le Maroc, l’Égypte et la Tunisie deviennent des terrains d’investissement majeurs. C’est dans la continuité de cette logique d’expansion que la BERD ouvre, en 2023, un nouveau chapitre : l’entrée en Afrique subsaharienne. Le Bénin en devient le premier actionnaire en mai 2024, suivi par la Côte d’Ivoire en janvier 2025.

L’ouverture du bureau de Cotonou en juillet 2025 et un premier investissement au Bénin concrétisent cette nouvelle phase d’opérations. Pour les consultants et cabinets ayant une fine connaissance des réalités locales africaines, comprendre le fonctionnement de la BERD et ses mécanismes de mobilisation d’expertise dès cette phase de lancement permet de se positionner tôt sur des opportunités appelées à se développer rapidement dans la sous-région.

Comprendre le modèle de la BERD

Rentabilité et impact : le principe d’additionnalité

Au-delà de son mandat d’adhésion, c’est la manière dont la BERD structure ses investissements qui la distingue véritablement des autres bailleurs actifs en Afrique. La spécificité de la BERD repose sur trois piliers opérationnels : une gestion bancaire rigoureuse, un impact mesurable sur la transition économique, et le principe d’additionnalité. Ce dernier signifie que la Banque n’intervient que là où son action apporte une valeur ajoutée que le marché seul ne peut fournir ; elle vient soutenir et compléter le secteur privé, sans jamais le concurrencer, en fixant ses financements aux conditions du marché.

Pour évaluer l’impact de ses projets, la BERD s’appuie sur un cadre de six « qualités de la transition » : ses interventions doivent rendre les économies plus compétitives, mieux gouvernées, plus vertes, plus inclusives, plus résilientes et mieux intégrées. Cette grille structure l’ensemble du cycle de projet et distingue la BERD des bailleurs orientés principalement sur l’aide publique au développement : elle se positionne avant tout comme une banque d’investissement à mandat de transition, où la rentabilité financière du projet reste une condition de validation.

BERD vs AFD : quelles différences pour les experts ?

Pour les experts qui interviennent déjà sur les projets de bailleurs établis en Afrique, comprendre la différence d’approche entre la BERD et un acteur comme l’Agence Française de Développement (AFD) permet d’orienter plus efficacement une offre de services.

CritèresBERDAFD
Nature du mandatBanque de transition à mandat politique (démocratie pluraliste)Banque publique de développement (solidarité + biens publics mondiaux)
Cible principaleSecteur privé et institutions financièresSecteur public en priorité (+ secteur privé via Proparco)
Logique financièreConditions de marché, rentabilité exigéeConditions concessionnelles possibles (subventions, prêts bonifiés)
Mode d’entrée en AfriquePrésence historique en Afrique du Nord (depuis 2012), entrée récente en Afrique subsaharienne (2023-2025)Acteur historique, présent dans 44 pays africains
Approche techniqueConseil intégré aux transactions (TC funds)Expertise France, entité dédiée à la coopération technique

Cette complémentarité, plus que la concurrence, définit le positionnement de la BERD : elle cible des opérations où sa logique de marché et son savoir-faire en matière de réformes structurelles apportent une valeur que d’autres bailleurs, orientés développement, ne couvrent pas nécessairement.

Lire l'article sur l'AFD
Signature d'accord entre la BERD et le Bénin

La BERD en Afrique : focus sur le hub de Cotonou

Pourquoi l’Afrique ? Une stratégie construite autour du secteur privé et des PME

L’entrée de la BERD en Afrique subsaharienne répond à une double logique : élargir son mandat de transition vers une région où les besoins en financement du secteur privé restent considérables, et répondre à un contexte géopolitique marqué par la montée en influence d’autres modèles de développement. Contrairement à un bailleur généraliste, la BERD concentre son action sur des secteurs où son savoir-faire en structuration de financements privés fait la différence : le soutien au secteur bancaire, les infrastructures durables (énergie, transport), et le développement des PME. Selon Heike Harmgart, Directrice générale Afrique subsaharienne de la BERD, l’institution observe également un fort potentiel dans les fintechs, l’agro-industrie, l’agritech et l’exploitation minière. 

La Banque affiche des ambitions chiffrées pour la région : au Nigeria, où elle a ouvert un bureau à Lagos en octobre 2025, elle vise près de 300 millions de dollars d’engagements en 2026 et au moins 1,5 milliard de dollars sur trois ans. La BERD prévoit de s’implanter dans cinq pays d’Afrique subsaharienne au total, un déploiement rapide qui traduit une volonté de construire rapidement un portefeuille régional.

Le rôle pivot du bureau de Cotonou

Le Bénin occupe une place particulière dans cette expansion : premier pays d’Afrique subsaharienne à devenir actionnaire de la BERD (mai 2024), il devient également son premier « pays d’opération » en juillet 2025, avec l’ouverture du bureau de Cotonou, le tout premier bureau pays de la BERD dans la région. Dasha Dougans en est la première Directrice pays pour le Bénin, rattachée à Heike Harmgart.

Le mandat du bureau de Cotonou s’articule autour de trois axes prioritaires, déjà partiellement concrétisés :

  • Infrastructures essentielles et durables. C’est l’axe le plus avancé à ce jour, illustré par le tout premier investissement de la BERD en Afrique subsaharienne : un prêt souverain de 30 millions d’euros à la Société béninoise d’énergie électrique (SBEE), annoncé fin 2025. Ce financement, qui s’inscrit dans un programme global de 173 millions d’euros co-porté avec l’AFD, la BEI et la Plateforme d’investissement africaine de l’UE, doit permettre de raccorder au réseau électrique 120 000 nouveaux foyers, soit environ 600 000 personnes, en particulier dans les zones rurales.
  • Modernisation et efficacité des entreprises. Ce second axe s’est concrétisé dès mai 2025, avant même l’ouverture officielle du bureau, avec le lancement du programme Star Venture au Bénin, une première pour un pays d’Afrique subsaharienne. Ce dispositif, financé par le Grand-Duché de Luxembourg via le Small Business Impact Fund de la BERD, propose aux start-up béninoises à fort potentiel un accompagnement structuré : mentorat, ateliers stratégiques, conseils opérationnels et mise en relation avec des investisseurs internationaux.
  • Renforcement de la gouvernance économique des institutions. Ce troisième axe reste, à ce stade, le plus émergent : aucun projet structurant n’a encore été rendu public sur ce volet spécifique au Bénin. Cela reflète la logique de montée en puissance progressive de la BERD dans la région ; l’axe infrastructures a ouvert la marche, suivi du soutien à l’entrepreneuriat, la dimension gouvernance devant vraisemblablement se matérialiser dans un second temps, à mesure que le portefeuille de projets s’étoffe.

Le conseil comme produit : le programme Advice for Small Businesses (ASB)

Si Star Venture mise sur le mentorat et la mise en réseau pour faire émerger de jeunes pousses à fort potentiel, la BERD dispose d’un second levier, plus généraliste et surtout directement rémunérateur pour les consultants externes : le programme Advice for Small Businesses (ASB), lancé en 2012 grâce au soutien de l’Union européenne. Ce dispositif subventionne, à hauteur de 70 à 80 % selon les pays, des missions de conseil délivrées par un réseau de consultants locaux et d’experts industriels internationaux, dans plus de dix domaines d’expertise (stratégie commerciale, certification qualité, digitalisation, accès au financement, etc.). Au Maroc, où le programme est actif depuis plus d’une décennie, plus de 600 missions ont été réalisées, générant plus de 6 000 emplois et une amélioration moyenne de 40 % du chiffre d’affaires des PME accompagnées.

Ce modèle illustre la manière dont la BERD mobilise l’expertise externe : plutôt que de recruter uniquement en interne, elle s’appuie sur un vivier de consultants locaux enregistrés, sélectionnés mission par mission selon les besoins identifiés chez les PME clientes. À mesure que le hub de Cotonou et les futurs bureaux d’Afrique subsaharienne montent en puissance, un déploiement de l’ASB dans la région est un développement à surveiller de près pour les experts locaux.

La BERD mobilise des consultants

Comment la BERD sélectionne et mobilise des consultants

Une logique transactionnelle, pas une logique de projet de développement classique

Contrairement aux bailleurs orientés développement, la BERD conçoit ses interventions comme de véritables transactions bancaires. Chaque projet doit démontrer sa contribution à la transition (via les six qualités de transition), respecter le principe d’additionnalité, et présenter une rentabilité financière conforme aux standards de gestion bancaire. Ce triple filtre structure l’ensemble du cycle de projet : identification, structuration financière, due diligence technique et environnementale, puis suivi jusqu’au remboursement ou à la sortie de capital. Cette approche explique pourquoi la BERD recherche en priorité des « projets bancables« , une exigence qui, selon ses propres analyses, reste un défi en Afrique subsaharienne, où ce type de projets demeure encore relativement rare, nécessitant un important travail préparatoire en amont.

Pour un consultant, cela implique un changement de posture : penser en termes de « bancabilité », de « qualités de transition » et d' »additionnalité » plutôt qu’en termes d’impact développemental classique. Une proposition qui démontre sa contribution à la compétitivité, à la gouvernance ou à la résilience d’un projet aura naturellement plus de résonance auprès des équipes d’instruction.

eSelection : le point d’entrée pour candidater aux missions BERD

Pour les missions financées directement par la BERD (hors ASB), la sélection des consultants suit les Politiques et Règles de Passation des Marchés (P&RPM) de l’institution. Les contrats de conseil à partir de 75 000 € doivent être attribués par appel d’offres compétitif, selon des méthodes standardisées (sélection fondée sur la qualité, ou sur la qualité et le coût).

La plateforme eSelection est le point d’entrée unique de ce processus : elle permet à un consultant ou un cabinet de s’enregistrer, de recevoir des alertes ciblées par secteur et zone géographique, de déposer un CV en anticipation de futurs projets, puis de soumettre ses propositions techniques et financières et de suivre l’avancement de chaque appel d’offres. Pour les consultants, cet enregistrement constitue une première étape technique incontournable, bien avant l’ouverture effective d’opportunités dans leur pays.

Trois exigences structurent ensuite les attentes de la BERD envers les consultants retenus : une conformité stricte aux normes d’intégrité et de transparence de l’institution ; une capacité à documenter et rapporter les résultats selon les standards de suivi-évaluation propres aux qualités de transition ; et une expérience démontrable sur des missions comparables, généralement appuyée par des références professionnelles vérifiables.

Veille et anticipation : suivre une stratégie encore en construction

La stratégie africaine de la BERD est encore en cours de déploiement, ce qui représente à la fois un défi et une opportunité. Les experts ont intérêt à suivre de près l’ouverture des prochains bureaux pays (au-delà du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Nigeria), les partenariats structurants (comme celui noué avec la Banque africaine de développement sur les PME), et les secteurs déjà identifiés comme prioritaires : énergie, digitalisation, fintech, agro-industrie et inclusion financière.

C’est précisément ce travail de veille que Roster.Africa propose de faciliter pour les experts du secteur privé africain, en centralisant les signaux utiles sur les bailleurs actifs sur le continent et en mettant en relation les profils qualifiés avec les opportunités correspondantes.

À RETENIR

L’arrivée de la BERD en Afrique subsaharienne marque l’émergence d’un nouvel acteur au modèle singulier : une banque de transition à mandat politique, qui conjugue rigueur bancaire, additionnalité et accompagnement technique du secteur privé. Pour les experts africains, se familiariser dès maintenant avec ce fonctionnement représente un avantage réel, dans un contexte où l’institution est encore en phase de construction de son réseau et de ses partenariats.

Trois éléments sont à retenir : une logique transactionnelle qui distingue la BERD des bailleurs orientés développement classique ; un déploiement encore jeune, centré sur le hub de Cotonou et quelques pays pionniers (Bénin, Côte d’Ivoire, Nigeria, Sénégal) ; et des mécanismes d’accès structurés (eSelection, programme ASB) qui, une fois maîtrisés, ouvrent la voie à des collaborations récurrentes.

D’autres articles relatifs :

Il semble que nous ne trouvions pas ce que vous cherchez.
Rejoignez la communauté d'experts

Cliquez sur le bouton ci-dessous.

Fermez cette fenêtre,
si vous êtes déjà membre de la communauté