Banque publique de développement et opérateur pivot de la politique française de solidarité internationale, l’Agence française de développement (AFD) a profondément transformé son ADN au cours de la dernière décennie. Sous l’impulsion de ses récentes mandatures, l’institution a opéré un virage stratégique majeur : l’abandon d’une logique d’aide traditionnelle pour une stratégie d’investissement pour le développement. Pour les acteurs du secteur privé africain et les experts internationaux, décrypter cette architecture et ses rouages financiers est désormais indispensable pour naviguer dans l’écosystème de la croissance durable.
Un changement de paradigme : l’investissement comme levier de souveraineté
Pendant longtemps, l’image de l’AFD est restée figée dans celle d’un bailleur de fonds gérant des flux d’aide publique au développement (APD) classique. Depuis 2016, l’agence s’est repositionnée comme une banque de climat et de développement. Ce « rebranding » sémantique traduit une mutation profonde : traiter les pays partenaires non plus comme des bénéficiaires passifs, mais comme des acteurs économiques souverains.
Pour porter cette ambition globale, le Groupe AFD fonctionne comme un écosystème intégré de quatre entités :
- L’AFD (pilier public) : Traite avec les États et les collectivités pour financer les infrastructures et les politiques publiques.
- Proparco (pilier privé) : Filiale dédiée exclusivement au financement des entreprises, des PME et des institutions financières locales.
- Expertise France : L’agence de coopération technique qui mobilise les savoir-faire pour transformer les financements en projets concrets.
- Campus AFD : Basé à Marseille, ce pôle est le centre de formation et de partage de connaissances du Groupe, formant les décideurs de demain aux enjeux de la transition.

Instruments financiers et modes d’intervention : une palette diversifiée
L’architecture financière de l’AFD repose sur une diversité d’instruments adaptés aux spécificités de ses bénéficiaires et aux contextes d’intervention :
1. Les prêts : principal instrument de l’AFD (85 % de son activité selon les données récentes), ils se déclinent en prêts souverains (accordés aux États) et prêts non-souverains (destinés aux collectivités locales, entreprises publiques, ou institutions financières). Grâce à sa notation AA+ délivrée par les agences internationales, l’AFD peut proposer des financements à des taux attractifs.
2. Les subventions : utilisées principalement dans les secteurs sociaux (santé, éducation), le développement rural, ou les infrastructures dans les pays les plus vulnérables. Elles peuvent être accordées directement ou via des délégations de fonds d’autres bailleurs, notamment l’Union européenne.
3. Les garanties : instruments stratégiques pour mobiliser des ressources locales et réduire les risques perçus par les institutions financières. Le dispositif ARIZ (Accompagnement du risque de financement de l’investissement privé) permet notamment de couvrir jusqu’à 75 % d’un prêt accordé aux PME ou institutions de microfinance.
4. Les prises de participation : via Proparco, le groupe AFD peut investir directement en capital dans des entreprises ou des fonds d’investissement.
5. L’assistance technique : financée par des fonds dédiés (FEXTE, dispositifs sectoriels), elle accompagne la préparation et la mise en œuvre des projets.
Cette palette d’instruments permet à l’AFD d’intervenir selon le principe de subsidiarité et d’additionnalité : elle complète l’offre du marché sans s’y substituer, tout en apportant une valeur ajoutée en termes de développement durable.
Champs d’action prioritaires : l’Afrique au cœur de la stratégie
L’Afrique reste une priorité pour le groupe AFD, avec 6 milliards d’euros de financements en 2024, soit une hausse de 8% par rapport à 2023. Le continent représente environ 43% de l’activité globale de l’institution, qui intervient actuellement dans 44 des 54 pays africains à travers cinq directions régionales : Afrique du Nord, Grand Sahel, Golfe de Guinée, Afrique de l’Est, et Afrique australe.
Une stratégie sectorielle alignée sur les enjeux du continent
Les secteurs d’intervention prioritaires reflètent les enjeux de développement du continent :
- Climat et énergie : L’AFD s’est engagée à aligner 100% de ses financements avec l’Accord de Paris. En 2024, le groupe a consacré 7,7 milliards d’euros à l’atténuation et à l’adaptation au changement climatique à l’échelle mondiale.
- Infrastructures et développement urbain : Routes, transports, eau et assainissement, réseaux électriques.
- Éducation et formation professionnelle : Renforcement des systèmes éducatifs et de la formation technique.
- Santé et protection sociale : Accès aux soins, nutrition, systèmes de santé résilients.
- Agriculture et développement rural : Sécurité alimentaire, gestion durable des ressources naturelles.
- Gouvernance et secteur privé : Renforcement des capacités institutionnelles, appui aux PME et à l’entrepreneuriat.
2026 : Un cap de 14 milliards d’euros pour l’investissement durable
En 2026, l’enveloppe globale d’engagements du Groupe AFD se stabilise autour de 14 milliards d’euros, confirmant sa position de leader parmi les banques publiques de développement. Pour soutenir ce volume d’activité, l’Agence s’appuie sur un modèle de financement hybride hautement performant. Le moteur principal de cette puissance financière réside dans son programme d’émissions obligataires : chaque année, l’AFD lève entre 9 et 10 milliards d’euros sur les marchés financiers internationaux auprès d’investisseurs privés mondiaux.
Ces ressources de marché, obtenues à des conditions favorables grâce à la signature « AA+ » de l’institution, constituent le socle de la partie prêts du Groupe. Ce circuit est structurellement pérenne : les prêts octroyés (majoritairement souverains) génèrent des intérêts et sont rigoureusement remboursés, assurant ainsi une rotation continue du capital. En complément de ces leviers de marché, l’Agence reçoit une contribution budgétaire annuelle de l’État français d’environ 2 milliards d’euros. Cette dotation, véritable « carburant de solidarité », est le levier indispensable qui permet de transformer des ressources de marché en outils de développement : elle finance les dons destinés aux pays les plus fragiles et permet la « bonification » des taux, rendant l’investissement accessible et soutenable pour les partenaires africains.
Cette culture de la performance a été renforcée par l’influence de figures internationales comme Philippe Le Houérou, ancien Directeur Général de l’IFC (Banque Mondiale), qui a apporté son expertise du secteur privé pour aligner l’AFD sur les standards d’efficacité globaux.
Zoom opérationnel : l’initiative « Choose Africa »

Lancée en 2018 dans le sillage du discours de Ouagadougou du Président Emmanuel Macron, Choose Africa incarne l’engagement du groupe AFD en faveur de l’entrepreneuriat et de l’innovation sur le continent africain. Cette initiative structure un écosystème complet de financement et d’accompagnement des start-up, TPE et PME africaines à travers quatre points d’entrée thématiques : start-up technologiques, jeunes entrepreneurs, entrepreneuriat féminin et secteur informel.
Chiffres clés de Choose Africa 1 (2018-2022) :
- 3 milliards d’euros engagés au bénéfice de plus de 26 000 TPE/PME et de dizaines de milliers de micro-entrepreneurs.
- Près de 250 partenaires locaux (banques, fonds d’investissement, institutions de microfinance et incubateurs).
- Plus de 1,5 million d’emplois soutenus.
- Près de 2 500 entreprises ayant bénéficié d’un accompagnement technique.
Choose Africa 2 (2023-2027) : une montée en puissance
La deuxième phase de Choose Africa vise à faciliter l’accès au crédit de plus de 22 500 start-up, TPE et PME par an. Cette nouvelle édition élargit son offre en trois composantes complémentaires :
- Accompagnement des États africains dans la structuration de leurs dispositifs publics d’appui à l’entrepreneuriat (guichets uniques, banques publiques d’entrepreneurs).
- Financement direct et indirect via Proparco et les institutions financières locales.
- Renforcement des écosystèmes entrepreneuriaux à travers des programmes panafricains (Meet Africa pour la diaspora, Afrique Créative pour les industries culturelles) et nationaux (« Pour elles » dédié aux femmes).
Si l’initiative Choose Africa déploie ses outils sur l’ensemble du continent à travers un réseau de plus de 250 partenaires financiers et techniques, son impact se mesure particulièrement à travers des dispositifs nationaux structurants. Voici un aperçu de la dynamique engagée dans quatre pays pivots :
| Pays | Partenaire stratégique | Date | Impacts |
|---|---|---|---|
| Sénégal | DER/FJ (Délégation à l’Entreprenariat Rapide) | 2018 – 2022 | Plus de 65 M€ mobilisés pour des milliers de micro-entrepreneurs. |
| Côte d’Ivoire | GUDE PME (Guichet Unique de Développement des PME) | 2023 | Structuration d’une offre de garantie de 60 millions € pour faciliter l’accès au crédit bancaire des PME ivoiriennes. |
| Togo | ADTPME (Agence de Développement des TPE/PME) | 2023 | Accompagnement technique et financier pour intégrer les PME togolaises dans les chaînes de valeur industrielles. |
| Bénin | ADPME (Agence de Développement des PME) | Fin 2023 | Soutien institutionnel pour centraliser les dispositifs d’appui et renforcer la compétitivité du tissu entrepreneurial béninois. |
Opportunités concrètes pour les experts

Choose Africa mobilise un large spectre de compétences professionnelles à chaque étape de son déploiement :
- Consultants en structuration institutionnelle : accompagnement des États dans la création ou le renforcement de guichets uniques et de banques publiques d’entrepreneurs.
- Experts en renforcement de capacités et finances: formation des équipes des institutions financières partenaires aux méthodologies de financement des PME, à l’analyse de risque et à l’évaluation d’impact.
- Spécialistes en accompagnement entrepreneurial / coaching d’entreprises : design et mise en œuvre de programmes d’incubation, de mentorat et de mise en réseau des entrepreneurs.
- Consultants en genre et inclusion : développement de dispositifs dédiés à l’entrepreneuriat féminin et à l’inclusion du secteur informel.
- Experts en suivi-évaluation : mesure de l’impact de l’initiative sur la création d’emplois, l’accès au crédit et la croissance des entreprises bénéficiaires.
Leçon stratégique : Choose Africa illustre la capacité du groupe AFD à articuler financement (prêts, garanties, capital), coopération technique (via Expertise France) et partenariats locaux (banques, incubateurs, fonds). Pour les experts africains, cette initiative génère des opportunités tant au niveau des projets financés par l’AFD qu’au sein des centaines d’organisations partenaires qui déploient les programmes sur le terrain.
Conclusion
L’Agence Française de Développement (AFD) et ses entités (Proparco, Expertise France) sont des partenaires majeurs pour le développement du secteur privé africain. Au-delà du financement, l’AFD propose un dispositif complet (financements, coopération technique, renforcement de capacités) créant de nombreuses opportunités pour les experts. L’AFD est un écosystème d’opportunités valorisant l’expertise africaine. Les professionnels doivent comprendre ses mécanismes et priorités pour se positionner efficacement sur les projets à fort impact.